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C’est ça le rugby, par les Frères Jacques

Les Frères Jacques forment un quatuor vocal de l’après-guerre. C’est André Bellec qui en a l’idée aux « Chantiers de Jeunesse » puis à la Libération et engage d’abord son frère Georges. Yves Robert décline l’offre de se joindre à eux mais recrute François Soubeyran, puis Paul Tourenne complète l’équipe. Le groupe se forme au sein de l’association « Travail et Culture » au printemps 1945, leur premier répertoire était choisi parmi des chansons du folklore, des negro-spiritual, et des chants religieux. Leur carrière débute en août 1945 lorsqu’ils remplacent « les compagnons de route » (futurs Quatre Barbus) dans l’opérette Les Gueux au Paradis, à la Comédie des Champs Élysées. Ils aiment à faire le Jacques d’où leur nom…

 


LES FRERES JACQUES – C’EST CA LE RUGBY

Daniel Dubroca, joueur de rugby

J’ai rencontré Daniel près de Marmande, chez lui, dans son pays. C’est un homme incroyable, un maître, quelqu’un d’exemplaire. Merci.

 

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Numéro d’international : 695
Date de naissance : 25/04/1954
Date de première sélection : 14/07/1979 contre la Nouvelle-Zélande
A été capitaine de l’équipe de France

Nombre de sélection : 33
Nombre d’essais (cumulés) : 2
Club : S.U. Agen
Poste habituel : Talonneur
Taille : 1m78
Poids : 95kg
Commentaire : a aussi joué pilier
Gendre de Jean Panno, pilier international à XIII
Médaille d’Or de la Jeunesse et des Sports

Description des postes au rugby à XV

Auteur du texte qui suit inconnu (du N°1 au N°15), glané chez un ami (Gilles B.), merci à eux.

Finalement, c’est le plus fou au rugby ! Cette incarnation du monde. Chez les femmes et les hommes qui pratiquent ce sport, on sent indéniablement cette volonté de réunir… Les gros, les maigres, les grands, les petits, les massifs, les légers, les lents, les rapides, les filous, les tendres… tous ont leur place. Et vous allez comprendre pourquoi…

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• Pilier (N°1 et 3)

Sorte de croisement entre un sanglier atteint de schizophrénie et de nain de jardin. Le pilier de base est généralement petit, gras comme un moine, de petits yeux porcins, de la bave aux lèvres et questionne régulièrement ses collègues de cette phrase relativement philosophique « Quand est ce qu’on mange ? ». Il fait partie de la première ligne, avec son camarade le talonneur et son autre compagnon pilier. Ces sympathiques joueurs ont l’immense honneur de se foutre sur la gueule directement avec leurs homologues adverses lors des mêlées fermées. N’hésitent pas à croquer les oreilles des adversaires : elles sont là pour ça !

• Talonneur (N°2)

De la même sous-famille que le pilier, sauf qu’il est plus petit (et légèrement plus intelligent, mais vraiment un tout petit peu), mais possède les mêmes moeurs carnivores. Contrairement à ce qu’on peut penser, le talonneur a bel et bien pour rôle de coller un bon coup de talon dans le ballon quand le nain de jard… le demi de mêlée l’introduit dans la mêlée (Je me répète et je vous emmerde). Il lui incombe également la tâche ingrate de lancer le ballon en touche, allez savoir pourquoi ! Sans doute les créateurs du jeu trouvèrent que ce poste était trop ingrat (Son rôle se limitant à taper du talon une fois tous les quarts d’heure dans le ballon…), jugèrent plus judicieux de lui rajouter un petit quelque chose pour équilibrer (Bien que cela reste moins fun que de coller un ballon entre les deux perches).

• Deuxièmes lignes (N°4 et 5)

Avoisinant généralement les 2 mètres, ce sont les plus grands de l’équipe, et ils sont bien souvent aussi cons qu’ils sont grands… Ce joueur bourrin (pléonasme) n’a généralement aucun scrupule à déboîter le fémur de son vis-à-vis ou à l’enterrer vivant dans l’en but. Son rôle est néanmoins important car ces deux grandes perches sont ceux qui contrôlent la direction de la mêlée, et qui sont capables de la retourner (Relativement difficile, car il faut encore manoeuvrer les 3 gros porcs en première ligne…). Leur gabarit en font également de parfaits sauteurs en touche, les rendant adeptes des batailles aériennes. On a tendance à dire qu’un bon deuxième ligne sauteur en touche équivaut à 5 bombardiers B52.


• Troisièmes lignes ailes (N°6 et 7)

Véritables cauchemars des demis de mêlée, leur rôle consiste principalement à aplatir la colonne de ce dernier lors de sa sortie de mêlée, pour l’empêcher de distribuer son ballon aux arrières. Ils plaquent généralement comme des malades, que l’on ait le ballon ou non n’est pas leur problème, on n’a qu’a pas être devant eux… Ils ne sont jamais les derniers quand il s’agit de déclencher une générale, mais sont en revanche les premiers à sortir sur carton tout postes confondus (et les premiers responsables des sorties sur blessures curieusement).


• Troisième ligne centre (N°8)

C’est l’espèce d’énorme tas de muscles au bout de la mêlée. Il est moyennement bien placé dans la mêlée (Il a les culs des deux deuxièmes lignes juste devant les yeux) mais possède un rôle assez équilibré comparativement aux autres avant. En effet, il est bien rare que ces derniers arrivent à trainer leurs grosses carcasses maladroites jusqu’à l’en but sans se faire ensevelir par une horde de crevards auparavant. Un bon numéro 8 doit se montrer percutant, et faire regretter sa naissance au malheureux qui aurait eu l’audace de tenter de le plaquer .Comprenez par là que si un petit malin pense pouvoir se la ramener en tentant un plaquage sur ce véritable char d’assaut, il y a davantage de chance qu’il finisse éparpillé aux quatre coins du terrain que d’arriver à le ralentir ne serait ce que d’un millième de seconde. Faut pas déconner.

• Demi de mêlée (N°9)

Le plus petit gabarit de l’équipe. Autant dire que le demi de mêlée doit régulièrement être remplacé, pour peu que la troisième ligne d’en face se montre pour le moins hargneuse. Son rôle consiste à introduire le ballon dans la mêlée pendant que les deux packs sont occupés à s’euthanasier joyeusement. Puis, si le troisième ligne centre ne s’en saisit pas, il le récupère à sa sortie. Notons que dans ce deuxième cas, c’est là qu’il risque le plus de se ramasser un énorme troisième ligne sur le râble (Pour reprendre les termes de l’Essec). Il doit également avoir un bon jeu au pied, s’il veut survivre assez longtemps pour finir le match, car expédier loin un ballon peut éviter le plaquage (ou pas hélas …).

• Demi d’ouverture (N°10)

Ancien footballeur qui a su retrouver sa lucidité, il doit pouvoir alimenter intelligemment ses trois quarts en bons ballons, tout en étant parfaitement coordonné avec son demi de mêlée. Théoriquement un des joueurs les moins exposés au plaquage avec l’arrière, cela peut très rapidement changer pour peu qu’il s’aventure au delà des 22 adverses en possession du ballon. Il doit être lucide quand les avants ont le nez dans la boue et l’esprit au même endroit.

• Trois quarts ailes (N°11 et 14)

Les trois caractéristiques de ces joueurs sont leur vitesse, leur rapidité et leur vélocité. C’est tout ce qu’il faut pour être un bon ailier ! Rien d’autre. Oh, peut être savoir un peu plaquer des fois que votre vis-à-vis ait survécu aux bombardements des troisièmes lignes et que l’arrière soit encastré dans la pelouse à ce moment là, mais généralement, à part attendre qu’on vous refile le ballon directement dans les mains et filer à tout allure vers l’en but adverse, vous risquez de rentrer dans une phase de sommeil post-traumatique assez rapidement.

• Trois quarts centres (N°12 et 13)

Malheureusement pour toi, si tu n’as jamais commis d’homicide volontaire, tu ne pourras pas jouer ce poste. Ces joueurs ne montrent aucune pitié pour leurs adversaires, ils ne parlent à personne, rentrent tout seuls chez eux le soir, sans doute pour aller découper leur voisine à la scie sauteuse. Ils se nourrissent exclusivement de vin chaud et écoutent de la musique bretonne durant leur temps libre. Des gens dangereux …


• Arrière (N°15)

Un proche parent du demi d’ouverture, mais plus complet, car en plus d’un coup de pied irréprochable, l’arrière doit savoir délivrer des plaquages impeccables et avoir une bonne vitesse de pointe. Sans doute le poste le plus stressant du jeu, car si jamais vous vous amusez à faire le con avec vos potes les avants pour aller casser du trois quart, vous risquez fort de vous en mordre la queue en voyant déambuler à fond les ballons cette saloperie d’ailier vers la ligne d’en but. En outre, vous devez résister à une charge sauvage d’un troisième ligne et être prêt à subir une pendaison généreusement offerte par votre équipe au cas où vous plantiez votre plaquage.

La femme est l’avenir du rugby

par Henry Broncan, directeur rugby du Sporting Union Agen

« La femme et le rugby ? Longtemps – encore ? – Le rugby fut – est ? – le symbole de la pratique sportive virile par excellence tout comme il fut le symbole du pouvoir blanc en Afrique du Sud. Ce rapprochement peut paraître choquant : est-il vraiment inexact ?

Comme beaucoup de joueurs de ma génération, j’ai trouvé normal que ma grand-mère puis… ma mère puis… ma première femme… puis ma seconde femme – un peu plus difficile avec elle – préparent mon sac d’entraînement puis de match et soient les responsables du nettoyage des crampons, chaussettes, shorts, maillots, survêts, K-way, etc. 3 à 4 fois par semaine… J’ai même vu, récemment, des épouses, après les matchs, porter les sacs de leurs champions afin que ces derniers puissent se rendre aux joies de la troisième mi-temps sans bagages superflus et sans… elles ! Par contre, quand le héros réputé invulnérable se blessait physiquement ou mentalement, qui le soignait ? Qui le consolait ?

En 2000, aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme de Paris, Anne Saouter, docteur en anthropologie sociale et ethnologie, a écrit un ouvrage remarquable, Être rugby : jeu du masculin et du féminin. Quant au jeu pratiqué par les femmes, nous l’avons considéré comme une pâle et lointaine copie de « notre » sport, une pratique amusante à regarder, sourire en coin et ironie futile.

Les temps ont changé et les (anciens) machos battent leur coulpe. Elles ont d’abord investi le cadre des dirigeants, comblant les vides laissés par les lassés du bénévolat.

Les voilà secrétaires, trésorières et même présidentes : dans mon Gers, deux clubs, Bassoues – son donjon – et Panjas – son Armagnac – ont le bonheur, à la satisfaction générale, d’être dirigés par deux d’entre elles.

Puis, c’est au niveau de l’encadrement sportif qu’on les a découvertes, principalement dans l’encadrement des écoles de rugby (encore mamans ?). La meilleure éducatrice du FC Auch est une femme qui pourrait, sans problème, conduire des seniors. C’est chez ceux-ci qu’elles ont du mal à être admises mais ça viendra très vite. D’autres sont devenues journalistes ès-sciences rugbystiques (exemple : Judith Soula, Pascale Lagorce).

Leurs compétences sont reconnues. Alors que les hommes s’embrouillent et se noient dans des expertises physico-technico-tactiques, les femmes comprennent très vite la dimension mentale, essentielle dans ce sport. Elles pigent plus vite que nous les relations des joueurs entre eux, leurs excès ou leurs manques de confiance, l’individualisme de certains, etc. J’ai souvent besoin de leurs yeux neufs pour améliorer mes yeux fatigués !

De plus, le rugby féminin a considérablement progressé : tandis que chez les hommes, les « petites » séries cherchent à copier le haut niveau sans tenir compte des lacunes physiques et techniques, il y a maintenant un rugby de haut niveau, chez les femmes, propre à leurs qualités et le spectacle suit et nous sommes admiratifs !

Il y a quinze jours, invité à un tournoi de rugby à 7 à Buzet-sur-Baïse, j’ai découvert une jeune demi d’ouverture plaquant à la perfection, jouant au pied par-dessus le rideau, attaquant la ligne… je l’ai désignée « meilleure joueuse » du tournoi et il n’y avait aucune galanterie dans mon choix ! »

Article paru dans le journal L’Humanité
le 6 septembre 2007

Yves du Manoir, le cousin de Georges

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Georges Emile Jullien, qui me semble-t-il aimait le rugby, avait un cousin célèbre…
 
Yves Frantz Loys Marie Le Pelley du Manoir, appelé plus couramment Yves du Manoir, né le 11 août 1904 à Vaucresson dans les Hauts-de-Seine et décédé le 2 janvier 1928 à Reuilly dans l’Indre, est un aviateur et un international français de rugby.
 
Brillant élève, il rentre au lycée privé Sainte-Geneviève puis à l’École polytechnique, en 1924. Il en sort en 1925 avec le grade de sous-lieutenant dans l’aviation, avant d’être incorporé au camp d’Avord à côté de Bourges, pour parfaire ses connaissances aéronautiques. Très doué pour le rugby, il fait rapidement partie de l’équipe du Racing club de France, et entre également dans le XV de France comme demi d’ouverture, en étant aussitôt adulé par les supporters (il est nommé meilleur joueur français dès son 1er match international !). Il peut briller alors à tous les postes des lignes arrières, et surtout comme demi d’ouverture. Il est bon botteur et excellent plaqueur.
 
Il brille aussi en tennis, canoë, natation, gymnastique et athlétisme, aime particulièrement la motocyclette. Il se tue dans un accident d’avion le 2 janvier 1928 à Reuilly, dans l’Indre, à l’âge de 23 ans, alors qu’il allait passer la seconde épreuve pour l’obtention de son brevet de pilote d’avion militaire. Une stèle a été construite à l’endroit de l’accident.
 
Son succès dans le XV de France (8 sélections de 1925, à l’âge de 20 ans jusqu’à 1927; une fois capitaine en 1927) a donné lieu à une prestigieuse compétition, le challenge Yves du Manoir, basée sur la simple beauté du jeu.
 
Il donna aussi son nom au stade olympique de Colombes, près de Paris, quatre mois après son décès, et l’entrée du stade du Racing club de France est toujours veillée par le buste du lieutenant du Manoir, sculpté par Jean Puiforcat. Le nouveau stade de rugby de 12 000 places à Montpellier (lieu d’entrainement du XV d’Australie pendant la Coupe du Monde 2007) et le stade de l’École polytechnique portent également son nom.
 

source

www.wikipedia.fr

Marseille, ville de rugby ?

Qui sait que les Marseillais jouaient au rugby avant de jouer au football ?

Le rugby est apparu dans la cité phocéenne avant le début du XXe siècle, en 1878. On retrouve des traces du premier club Marseillais  en  1891 sous le nom de « Football club » (le terme “football” est généralement réservé au rugby à cette période). Le FC Marseille qui évolue en culotte blanche et maillot rayé mauve et noir, prend rapidement de l’importance et s’affirme comme le principal club de sport de la ville avec la devise « droit au but ».

Le 6 février 1895, on sait qu’ une équipe Marseillaise joua contre l’équipage du « Calédonia », un navire britannique ; il ne s’agit pas là de la première rencontre de rugby a Marseille, mais plutôt de la première victoire enregistrée par une équipe Marseillaise.

En 1899, avec l’appui de jeunes gens de la bourgeoisie marseillaise, tels que de Latour, les frères Gilly, Fernand Bouisson et Gabriel Dard, Dufaure de Montmirail fusionne le FC Marseille avec le club d’escrime l’Epée. La nouvelle structure prend le titre d’Olympique de Marseille, en référence à la fois à la vocation pluridisciplinaire et aux origines grecques de la ville. La tenue est blanche frappé des lettres OM entrelacées de bleu et conserve la devise “Droit au but” de l’ancien Football Club.

981313c1e538aaea92e9608ae60d4929.jpg Parmi ces premiers pionniers, un jeune homme deviendra célèbre non pas sur le  terrain mais devant une camera de cinéma il s’agit d’Harry Baur, un des plus grand acteurs de la première moitié du XXe siècle, à qui l’on doit le rôle de Jean Valjean dans la première version des Misérables ou celui de Volpone. Il contribua à faire connaitre le rugby et Marseille.

Alfons Alt au stade

Nous voilà à Armandie avec les amis Alfons Alt et Dominique Chapelet. Alfons a les yeux d’un enfant. voilà ce qu’il a vu, alors que Agen battra le Stade Toulousain pour le célèbre derby de la Garonne, sur le score de 24 à 16, ce samedi 4 novembnre 2006. Et nous avons assisté à l’échauffement du fameux Rupeni Caucaunibuca, di Caucau (prononcer « Sosso »), cet ailier fidjien qui ressemble à un extra-terrestre.

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(à l’extrême droite, Fabien Pelous)

Le rugby à contre-pieds

 

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Jean Lacouture
grand reporter, écrivain,
auteur de Le Rugby : Voyous et Gentlemen aux Editions Gallimard

Daniel Herrero
ancien entraîneur du Rugby Club de Toulon,
entraîneur du Paris Université Club,
auteur de L’Ami Indien et Passion Ovale aux Editions du Rocher

Marcel Rufo
professeur à la Faculté de Médecine de Marseille
psychiatre de l’enfant et de l’adolescent
médecin-chef de l’Intersecteur I des Bouches du Rhône


Cette soirée-débat a bénéficié du soutien du CODACS 31 du Conseil Général de la Haute Garonne, de Groupama, du Lycée Professionnel de Jolimont, de La Dépêche du Midi et de Midi Olympique.

Jean Lacouture – Quelques mots sur l’Histoire de ce jeu, qui est un jeu assez étrange. Si vous amenez sur un terrain de Rugby, à Toulouse ou ailleurs, un chinois, un indien, un brésilien, il sera déconcerté par ce qui se passe sur cette pelouse. Si vous essayez de lui expliquer les règles, il continuera à être assez troublé. Et si vous lui racontez l’Histoire de ce jeu, il sera probablement plus troublé encore.

Car l’Histoire du Rugby est aussi fascinante et aussi déconcertante que le rebond d’un ballon ovale tapé en chandelle par l’anglo- toulousain Rob Andrew.

Je vais essayer cependant de vous donner quelques indications à ce sujet. Je sais que beaucoup d’entre vous en savent déjà long mais, puisque nous sommes dans un établissement d’enseignement, je vais quand même faire quelques rappels.

L’origine du jeu de Rugby est très contestée. C’est ce qui fait d’ailleurs l’intérêt du débat. Mon ami Henri Garcia, dans la Fabuleuse Histoire du Rugby, et l’excellent Georges Pastre, qui a si longtemps dirigé le journal « Midi Olympique », lui ont donné des origines fort anciennes. Il y a un jeu grec, la « phéninde » dont quelques descriptions donnent l’idée qu’il se jouait avec un ballon lancé à la main (élément capital) et qu’il fallait porter d’un lieu à un autre. D’autres pensent que ce sont plutôt les romains, avec un jeu nommé harpastum, qui seraient les inventeurs.

Et puis il y a notre chauvinisme français qui veut que rien n’ait été inventé hors de nos frontières et qui pense que le coq ne peut qu’être né sur le territoire national. Et l’on donne au Rugby deux origines nationales, d’ailleurs non tout à fait sans raison.

L’une est le jeu de soule qui était pratiqué dès le XVe siècle dans l’hexagone français. L’ennui c’est que la soule était peu pratiquée dans le territoire qui est aujourd’hui le territoire sacré du Rugby, grosso modo l’Occitanie. La soule était pratiquée en Auvergne qui est un lieu où le Rugby se joue, c’est vrai, mais aussi en Normandie et en Bretagne, qui n’ont pas beaucoup retenu ces leçons-là et qui ne sont pas, si l’on peut dire, passées au « XV ».

La soule était un jeu extraordinairement violent. C’était la lutte entre deux agglomérations ou deux villages pour s’emparer d’un certain objet qu’il fallait ramener chez soi par tous les moyens. Cela donnait lieu à des luttes extrêmement dures, avec les poings, les pieds, les dents et le reste. On pourrait penser, en voyant certains matches de poule, quelques fois, ou même certains matches du Tournoi des Cinq Nations, que la soule n’est pas très éloignée. Disons qu’elle est, dans le subconscient du monde du Rugby, une des façons de pratiquer ce noble jeu.

L’autre origine, à l’autre extrême, c’est la barrette, qui s’est jouée déjà sur des espaces ou des provinces qui sont plus proches du domaine essentiel du Rugby à XV aujourd’hui en France. La barette était, au contraire, une forme de jeu extrêmement adoucie, puisque le placage était interdit, et qu’il suffisait de toucher le porteur de balle pour la lui faire perdre. C’est donc un jeu qui pourrait être l’origine douce ou, disons, féminine, ou féminisée, du Rugby (bien que les dames à l’occasion aient la main leste), la soule en étant l’origine violente, cruelle, ultra virile.

Néanmoins, je situe vraiment l’origine du jeu à XV en Angleterre. Il n’y a pas moyen de faire autrement, d’ailleurs : le Rugby s’appelle Rugby parce qu’il est né ou tout au moins parce que sa naissance a été proclamée dans une école d’une petite ville anglaise qui s’appelle Rugby et qui est située à 120 kilomètres au Nord-Ouest de Londres.

Nous allons là un peu dans la légende mais une légende qui  est quand même assez bien acceptée. En 1823, un garçon qui jouait au ballon dans un jeu où l’on utilisait essentiellement les pieds, s’est emparé du ballon à deux mains et, à la stupéfaction générale, est allé le porter directement dans les buts adverses. Il s’appelait William Webb Ellis. Il était, dit-on, d’origine irlandaise et il avait la réputation de tricher en version latine. Cet exploit, qui date donc de plus d’un siècle et demi, a été officialisé par une plaque de marbre dans la cour dudit collège de Rugby.

C’est à partir de là qu’on a commencé à parler du « football de la règle de Rugby ». Règle qui a été établie quelques années plus tard, en 1846. Vous voyez que cela nous reporte à une véritable préhistoire. Et les règles ont d’ailleurs au départ été assez confuses, car on commençait à croire en 1846 qu’on pouvait bien utiliser les mains mais plutôt pour envoyer le ballon vers l’arrière. Le coup de pied vers l’avant, la passe à la main vers l’arrière, on jouait encore à vingt joueurs de chaque côté, et on admettait encore le coup de pied dit hacking, le coup de pied dans les tibias, ou dans n’importe quelle partie de la jambe ou d’autres parties du corps. Ce qui montre que notre Rugby s’est quand même civilisé au cours du temps.

Quinze ans plus tard a eu lieu la séparation avec le football, qui se jouait à peu près à onze. Le Rugby a pris ses formes, assez voisines de celles d’aujourd’hui, vers 1880.

Il y avait déjà eu un premier match international (on disait déjà bien « international ») entre l’Angleterre et l’Ecosse. L’Ecosse a été le premier vainqueur de ce tournoi qui se jouait encore à vingt joueurs par équipe. Il a fallu attendre la fin du siècle pour que le Rugby soit à quinze.

On ne sait pas exactement la date du moment où le ballon est devenu ovale, ce qui est une caractéristique absolue et qui donne au Rugby, me semble-t-il, sa poésie, son invention, ce quelque chose de miraculeux qui fait qu’on ne peut jamais rien prévoir, pas même un score final. Le ballon est devenu ovale probablement vers 1860 et les deux équipes se sont trouvées à quinze vers 1880-85.

Et on est passé à l’arbitre unique à la fin du siècle. Car, jusque là, d’abord il n’y a pas eu d’arbitre, ensuite il y en a eu deux , qui se concertaient sur les coups, et puis après seulement il en a eu un seul.

Voilà à peu près comment a évolué le Rugby dans les Iles Britanniques, ce qui me paraît être véritablement la source profonde, la source réelle, de ce jeu qui s’est formé tout au long du XIXème siècle.

Nous allons voir qu’il a glissé vers le Sud et vers la France à la fin du siècle. On observe l’entrée en France du Rugby assez naturellement par Le Havre qui est le port par excellence de l’entrée des anglais en France. Cela aurait pu être Calais, c’est vrai. Cela a été Le Havre pour des raisons commerciales. Des marchands de draps et de tissus anglais installés au Havre ont commencé à jouer au Rugby sur la falaise de Saint-Adresse et c’est là que s’est formée la première équipe de Rugby en France, équipe composée d’anglais, d’abo
rd.

Et petit à petit le Rugby va descendre vers le Midi. Et alors là nous sommes encore devant des rebonds tout à fait déconcertants de ce ballon ovale. Le Rugby est un sport qui nécessite une certaine énergie, un courage, une discipline : un mélange de discipline et d’inventivité. Et beaucoup de provinces françaises auraient pu considérer qu’elles incarnaient ces différentes vertus. A partir du Havre, le ballon aurait pu prendre des trajectoires variées.

En fait, il a commencé par prendre la trajectoire à peu près inévitable en France : il est passé par Paris qui, du Havre, en effet, n’était pas très éloigné. Il y avait des anglais qui étaient installés à Paris pour les raisons les plus diverses, et on a commencé, après Le Havre, à avoir des équipes françaises à Paris. Et le premier championnat de France, en 1892, s’est joué entre le Stade Français et le Racing Club de France, deux équipes parisiennes.

Mais après, à partir de Paris, vers quoi va glisser le Rugby ? Il aurait pu se susciter dans les régions où autrefois on jouait à la soule ou à la barrette. Il aurait pu naître à Clermont-Ferrand. Il aurait pu aussi bien se répandre en Bretagne où les gens sont durs à la peine, ont de l’énergie et en plus sont des celtes, comme les gallois qui, dans les Iles Britanniques, sont devenus les plus brillants et les plus inventifs des joueurs du Rugby britannique. Or nous n’avons pas eu en Bretagne nos gallois. C’est une chose bizarre. Il y a bien eu quelques grands joueurs français bretons, comme Le Droff par exemple, mais la Bretagne n’est pas devenue une terre de Rugby.

Nous n’avons pas eu non plus nos écossais dans le Nord ou en Lorraine. Pourquoi pas ? On se le demande. En dépit de multiples tentatives et de réussites partielles parfois fort honorables, le Rugby a dégringolé vers le Sud. Moi qui suis méridional (moins que vous, je le reconnais, nous ne sommes, à Bordeaux, que le demi -Midi) je constate que c’est vers nous que ça a dégringolé.

Pour Bordeaux, évidemment il y avait une raison : Bordeaux a été une ville très anglaise, longtemps même une colonie anglaise. Bordeaux a gardé, vous pouvez protester, une certaine nostalgie de ses origines anglaises. Et en tous cas le vin de Bordeaux doit sa fortune aux anglais. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas, qui comptent beaucoup. Il y avait beaucoup d’anglais installés à Bordeaux, notamment pour s’occuper du commerce du vin. Alors, après Paris c’est Bordeaux qui est devenu provisoirement la capitale du Rugby.

Je vais vite passer sur Bordeaux, rassurez-vous, pour en venir à Toulouse, mais en tous cas, pendant six ans, au début du siècle, Bordeaux a été champion de France. Je me rappelle de mon père parlant, avec des larmes dans la voix, du Stade Bordelais, le S.B.U.C., qui était champion. Cela a passé, comme vous le savez.

Après, le Rugby a continué vers le Sud et essentiellement vers le Pays Basque, vers Bayonne et Pau, parce que là beaucoup d’anglais venaient soigner leurs bronches. Et on a vu des hommes comme Owen, ce gallois, inventer d’une certaine façon le Rugby basque avec l’aide du béarnais Fernand Forgues. C’est une histoire très curieuse qui est liée à des personnalités, à des groupes commerciaux, qui conduit à ce déploiement vers le Midi.

Et puis, il y a eu la percée vers les Pyrénées, le long de la Garonne : une voie royale avec Agen, Toulouse, tout l’ensemble du Languedoc et le reste du Midi français, vers les Alpes et la Provence. Cette voie royale c’est la zone d’implantation du Rugby français d’aujourd’hui.

Quelles raisons sérieuses trouver à cela ? J’ai donné des causes historiques, quelques très vagues raisons économiques. Cela explique à peine l’implantation. Mais après ? Pourquoi le Rugby s’est-il accroché à ces régions ? Pourquoi y règne-t-il ? Règne partagé avec le football, c’est vrai, mais règne tout de même, et qui a gardé intacte son implantation. Même dans une ville comme Bordeaux, qui paraissait avoir abandonné le Rugby, Bègles est revenu là pour donner de la saveur. Ce ballon ovale règne en maître sur la partie méridionale de la France sans qu’on puisse dire vraiment pourquoi.

Au cours des 20 dernières années, la télévision a nationalisé le Rugby. Elle a contribué à faire que, dans des villes comme Brest, Strasbourg ou Lille, les noms des grands joueurs soient maintenant connus, alors qu’il y a trente ans, ils ne l’étaient guère qu’à Toulouse, Toulon ou Bordeaux. La télévision a popularisé le Rugby dans l’imaginaire, dans le regard.

Mais le Rugby lui-même, le jeu, la pratique du jeu, ne s’est pas répandue pour autant. Si vous regardez la composition des équipes finalistes du championnat de France, ou même simplement celle de l’équipe nationale, vous ne trouverez qu’une douzaine ou une quinzaine de départements représentés. Dans ma jeunesse, le Rugby de haut niveau était répandu sur trente départements. Il n’est plus répandu que sur quinze, maintenant.

C’est une chose extrêmement étrange qui fait partie de cette stupéfiante histoire du Rugby. Pourquoi cette implantation ? On a quelquefois argué des raisons de race : les basques ou les catalans auraient des jarrets puissants parce qu’ils montent sur les Pyrénées ! Mais ni les landais, ni les lot-et-garonnais n’ont de montagnes à escalader. Ce sont des populations extrêmement paisibles d’ordinaire et pourtant, sur un terrain de Rugby, on les voit animés d’une furia certaine.

Il n’y a pas vraiment de raisons. Il n’y a que les rebonds du ballon ovale à travers le périmètre français.

Et si nous sortons de France, si nous allons à travers le monde, ces rebonds sont tout aussi étranges. Qui aurait pu prévoir, au moment où les nobles clubmen anglais ont créé ce jeu, où il arriverait ? Bon : les Iles Britanniques, c’est sacré, bien entendu, mais ailleurs ?

Ils auraient dit : d’abord dans les dominions. Et, ce qu’il y a de plus anglais dans les dominions, c’est quand même le Canada. Mais certainement pas l’Afrique du Sud, par exemple, qui était alors aux mains de paysans d’origine  hollandaise et qui étaient déjà presque en guerre avec l’Angleterre. Avec la guerre des Boers, rien ne pouvait être plus hostile à l’Angleterre, à l’époque, que l’Afrique du Sud. Or ce territoire est devenu un  haut lieu du Rugby.

Et dans les territoire lointains du Pacifique, c’est quand même étrange aussi. La Nouvelle Zélande, l’Australie, bien. Mais les Iles Fidji ! Qui, dans un club de Londres en 1850, aurait pu imaginé que les Iles Fidji seraient un haut lieu du Rugby ? C’est tout à fait déconcertant.

Autre question : pourquoi l’Allemagne n’est-elle pas un grand pays du Rugby ? C’est un problème auquel je n’ai jamais pu donner de réponse. Les allemands sont des sportifs formidables. Dans tous les domaines, ils sont excellents. Et en plus des sportifs essentiellement disciplinés. Je m’imagine un pack allemand bien conduit, ce que ça aurait pu donner sur les bords de la Garonne ! (rires )

Cela ne s’est pas produit. Les grandes universités de la Hanse, de l’Allemagne du Nord, qui sont très tournées vers l’Angleterre, qui sont très anglomanes, qui sont aussi snobs-anglais que les bordelais, le ballon ovale ne les a pas touchés. Il n’est pas passé de ce côté-là. Il n’y a pas une grande équipe à Heidelberg, il n’y a pas une grande équipe à Hambourg.

Et de l’autre côté de la mer, pourquoi les Etats-Unis n’ont-ils jamais mordu au Rugby ? A la dernière coupe du monde, le Canada est apparu. Mais très tardivement. Est-ce que ça va prendre ? Est-ce que ça ne va pas s’éteindre ? On ne sait pas très bien.

Et pourquoi, de tout le continent américain, est-ce l’Argentine qui a donné l’équipe qu’on a vue récemment ? Ces « pumas » n’étaient vraiment pas mauvais. Tout ça c’est très mystérieux.
Pourquoi dans l’Europe de l’Est, trouvons-nous la Roumanie et pas la Hongrie ni la Tchécoslovaquie ?

Je vous assure, j’ai passé des soirées à me gratter la tête et à lire des bouquins sans trouver. Il y a toujours une certaine explication : il y a par-ci par-là une personne, un groupe qui a une sympathie à l’anglomanie. Pour les roumains, ce fut la francophonie de l’époque. Mais ce sont tout de même chaque fois des réponses extrêmement partielles et je suis en train, là, d’égrèner devant vous plutôt des questions que des réponses. Si vous voulez, on pourra en discuter. On essayera de trouver des bouts de réponses, mais c’est vraiment très difficile.

Un mot encore sur la dernière phase de l’histoire du Rugby : la Coupe du Monde. Que penser de cette Coupe du Monde, dernier chapitre de l’histoire ? Chapitre sensationnel, d’ailleurs, et saisissant, et qui a donné lieu à de très belles empoignades.

La Coupe du Monde, je dois dire, au départ j’étais plutôt contre. Je pensais que le Rugby remuait déjà pas mal de fric comme ça et que cela allait accélérer sa « friquisation ». Je crois que là-dessus on ne s’est pas trompé. La pénétration du dollar dans le Rugby s’est faite très largement par la Coupe du Monde et je peux dire que par là je reste quand même personnellement (mais mes amis peuvent être d’un avis contraire) très réservé sur une emprise qui, maintenant, a trouvé sa justification. Et, désormais, on va l’avoir sur le dos tous les quatre ans pendant longtemps.

Mais il y a quand même le bon côté qui est l’entrée dans les compétitions régulières des meilleures nations de Rugby du monde. C’est vrai que les All-Blacks et les australiens, on n’avait des contacts avec eux que par des tournées irrégulières plus ou moins bien organisées et c’est bien et c’est beau qu’il y ait maintenant de grandes confrontations entre le Rugby européen et ce Rugby des antipodes.

D’autre part, la Coupe du Monde a donné lieu à quelques-unes des plus belles parties de l’histoire du Rugby. Le France-Australie en demi-finale de la première Coupe du Monde a été une partie que nous gardons dans notre souvenir. Blanco n’aurait pas marqué l’essai de la fin qu’on la trouverait peut-être moins belle, cette partie, mais elle était quand même réellement magnifique. Et la demi-finale Australie-All Blacks de la dernière Coupe était aussi un moment où nous avons repris espoir dans l’avenir du Rugby.

Si la Coupe du Monde nous apporte ce jeu-là, avec cette aération, cette mondialisation, cet échange d’esprits différents, c’est quand même très beau, et alors acceptons la Coupe du Monde comme une dernière phase de l’histoire du Rugby, et reconnaissons qu’elle peut être positive. (applaudissements)

Marcel Rufo – Hier, dans mon service hospitalier de Marseille, je disais à mes collaborateurs que j’allais à Toulouse pour parler de Rugby. Ils me regardaient d’un air assez étonné. Mais souvent en psychologie de l’enfant, les hommes sont étonnés par notre comportement d’adulte et j’ai comme ça des réserves d’étonnement toujours disponibles.

Et je me demandais : pourquoi ai-je dit oui aussi vite ? Bien sûr, il y a la présence de Daniel Herrero, le plaisir d’être proche de mon ami de toujours, le plaisir aussi de rencontrer Jean Lacouture, de vous rencontrer à vous. Mais aussi, peut-être, de venir à Toulouse. Ce qui pour un toulonnais, de toutes façons, est toujours très, très intéressant. Il y a une sorte de parfum, comme ça, en janvier, de quart de finale ou de demi finale dans l’air.

Mais les choses se sont aggravées en roulant, quand je suis venu de Marseille en voiture. Je suis parti du monde du foot et plus je m’enfonçais dans la France, jusqu’à basculer de l’autre côté de la limite de partage des eaux,  plus j’avais des sentiments étranges, ce qui pour un pédopsychiatre est très naturel : j’avais en quelque sorte le sentiment d’être un enfant dans une couveuse. Les sensations et les impressions rugbystiques apparaissaient de tous les côtés : Castelnaudary et les Spanghero, Castres et ce drôle de Stade, Mazamet avec Mias, puisqu’on parlait de docteur tout-à-l’heure. Et Toulouse, et puis Tarbes, et puis Foix. Et même des treizistes, avec Lézignan. J’étais donc dans une sorte de bulle !

Les toulonnais, dans les bulles, dans les espaces clos, ont vite besoin de bouger. Et je retrouvais comme ça une agressivité. Je me prenais curieusement à dire : « ça va se jouer dans les deux premières mêlées ouvertes ! » Enfin des propos étranges, comme ceux qui ont rempli  notre adolescence.

Pourtant, rugbystiquement, Daniel peut témoigner que j’étais une « truffe », et que ce n’est pas à ce niveau-là que je me situe. Je suis plutôt au niveau de l’identification au spectateur.

Et alors que Jean Lacouture nous a entraîné dans l’histoire, moi je vais essayer, dans le temps qui m’est imparti, et puis après dans la discussion, de pénétrer dans l’intimité de l’individu rugbystique, de voir ce en quoi le Rugby est important pour le développement psychologique et affectif de l’enfant et de l’adolescent, c’est-à-dire en réalité des anciens enfants et adolescents que nous sommes. C’est ce qui fait que nous sommes réunis ici ce soir.

Vous qui êtes adolescents, là, vous ne savez pas que plus tard vous serez toujours des adolescents. Vous croyez que vous allez grandir mais plus tard, vous verrez, quand vous serez plus âgés, et même très, très âgés, vous vous rendrez compte que vous conservez toujours en vous une sorte d’unité et que vous serez toujours comme vous êtes maintenant, ce soir. Mais ça ce n’est que plus tard que vous le comprendrez. Pour le moment vous croyez que vous allez grandir et devenir adultes. Je ne sais pas quels sont vos désirs et vos rêves. Peut-être que vous rêvez que vous allez avoir des dirigeants convenables pour l’équipe de France. Mais ça c’est un rêve encore assez éloigné (rires).

Je vais essayer de procéder en trois temps. Et tout d’abord : à quoi sert le Rugby dans le développement de l’enfant et de l’adolescent ?

Pour un petit enfant je crois que c’est une chance d’avoir un Club ou une équipe de Rugby dans son voisinage immédiat (il y a Toulon, bien sûr, mais il y a aussi Lombez-Samatan, Saint Vincent de Tyrosse, etc). Cela alimente sa capacité de représentation : ça lui permet d’imaginer des joueurs et un stade.

Prenons-le dès le début, à l’école maternelle, à trois ans. Vous savez que la préhension palmaire apparaît au huitième mois. C’est donc au huitième mois qu’on peut attraper le ballon. C’est donc à huit mois qu’on est rugbyphile. A partir de huit mois, le bébé, s’il attrape un objet aux tests de développement, il peut rentrer dans le monde du Rugby.

C’est à ce moment-là aussi qu’il y a l’angoisse de l’étranger. Or l’étranger, c’est l’équipe adverse, de l’autre côté de la montagne. Et il y a tout de suite là, certainement, un pays qu’il va falloir battre dans les premières mêlées et aux premières conquêtes à la touche. Hop, à la première préhension le bébé devient rugbystique !

Et il y a en même temps quelque chose de très intéressant : c’est qu’entre trois et six ans, même avant, dès qu’il peut marcher, l’enfant, qu’il soit garçon ou fille, peut accompagner son père et sa mère dans cette espèce de théâtre original, et qui est le seul théâtre actuel : le stade de Rugby. Le stade est en effet un des lieux extrêmement initiatique et très socialisant d’une ville. Tout à l’heure, en arrivant à Toulouse, je me suis trompé, je suis allé au Stadium. Mais non : ce n’était pas encore pour maintenant, ce n’est que dans quelques mois qu’on viendra une fois de plus. Car c’est possible, hein, qu’on vous batte ! (rires)

Entre trois et six ans, l’enfant joue dans un registre d’identification. Pour parler de moi, parc
e que je connais bien cet enfant-là, ou tout au moins j’essaye de m’en souvenir : j’étais dans une relation extrêmement forte avec mon père et j’essayais de le séduire sur le plan de la compréhension des règles. J’essayais d’avoir les mêmes attirances que lui au niveau de ses identifications. C’est comme ça que, en ressemblant à ce à quoi ressemble son père ou sa mère, on devient quelqu’un, une personne rugbystique.

C’est ça le procédé d’identification et le Rugby y participe comme tout le reste. Comme la littérature, comme la musique, comme la reconnaissance familiale. S’identifier à la famille du Rugby par les latéraux que représentent les joueurs, c’est aussi devenir quelqu’un qui ressemble à son père, à sa mère, à sa famille, à son village, à sa ville.

Après, entre six et douze ans, pour l’enfant, c’est un peu différent. D’abord c’est l’âge où déjà il peut être pris en charge par une école de Rugby. S’il n’a pas trop peur, quand même, de ceux qui jouent déjà. Parce que c’est quand même assez tendu, s’il a des capacités de courage moyennes. Entre six et douze ans l’enfant traverse une phase très intéressante où il s’intéresse à tout et où donc il s’intéresse aux règles, au scénario, à la composition-même du jeu.

L’enfant, là, va plus loin dans le système pédagogique et associer l’idée d’école de Rugby à l’âge de l’école primaire est tout à fait logique et cohérent. L’école de Rugby est une école au sens pédagogique pur. L’enfant est intéressé au Rugby à cet âge-là.

Et puis il y a l’adolescence, avec le meilleur ami, la meilleure amie pour la fille, le groupe. Et voilà une merveille du Rugby aussi de permettre de s’identifier à un meilleur ami dans le combat, le courage, la lutte. Il y a tout un système de représentations groupales qui se place à ce moment-là.

J’insiste bien sur le fait que le développement psychologique naturel de l’enfant et de l’adolescent peut comme ça se calquer sur le Rugby. On peut dire : « Dis-moi à quel Rugby tu appartiens, dis-moi comment tu intègres le Rugby, et je te dirai ton développement psycho-affectif et psycho-intellectuel ».

En quelque sorte, un bon score intellectuel c’est aussi avoir une bonne représentation du jeu et une bonne identification à une équipe.

La deuxième partie de mon intervention, c’est quelque chose qui m’intéresse encore plus que ce que je viens de vous dire : en quoi le Rugby peut-il organiser les notions de temps et d’espace ? Ou, pour aller plus avant encore dans ma pensée : la notion d’historicité personnelle ?

En fait, vous savez, il y a l’Histoire, comme nous l’a apportée Jean Lacouture, l’Histoire de France, l’Histoire du Monde, et puis il y a l’histoire de sa vie et de sa famille. Et je crois que ce qui est très important pour tenir bon au niveau psychologique c’est de s’incorporer dans une histoire.

On avait dit, à Toulon, lors de la finale gagnée : on sera enfin grand-père, on peut être enfin grand-père. Alors il faut qu’on vous explique ce que les toulonnais voulaient exprimer par là. Dans le fond, on devenait, nous, à un moment donné de l’histoire, quelqu’un qui se souviendrait d’une borne, d’une trace dans la conduite de notre vie.

L’historicité du Rugby, et c’est très important, c’est se souvenir d’André et de Guy Boniface, en disant que le meilleur des Boniface est celui qui n’a pas le ballon ; c’est se souvenir de Dax et de cet essai donné par « Bala », qui pourtant ne galope pas vite, mais qui donne à Dubois qui marque en face des poteaux, et Dax nous met au frigo – des histoires comme ça, vraiment terribles, où on se souvient d’une aventure partagée.

Je me disais aussi en partant de Marseille, en pensant au porte-avions Clémenceau qui part en mission, que lorsque nous on part pour guerroyer dans le Sud-Ouest, l’Arsenal de Toulon vole à peu près toutes les conserves faites normalement pour les cuirassiers et les porte-avions, et que nombre de toulonnais mangent comme ça les réserves du combat. Et on mange dans les trains qui vont vers le Sud-Ouest des tonnes de sardines, des tonnes de pâté, des tonnes de thon, et en quantités vraiment dégueulasses. C’est au bout de la boulimie qu’on va. Alors étonnez-vous qu’après on soit un peu agressifs, éructants, bizarres à la descente des trains ! (rires)

Il y a là quelque chose d’un peu mystérieux au niveau de l’oralité, de l’avidité orale, pour aller vers une conquête plus œdipienne. Pour dire : « Maman, tu as vu, j’ai pris un beau bouclier ». Comme : « Maman, j’ai eu une bonne note – mais en même temps je me gave de ton thon, de tes sardines, d’autant qu’elles appartiennent à l’armée ! » (rires)

Cette historicité, et c’est ce qui est important, c’est que, dans ce souvenir d’un combat du grand-père, on se souvient en fait de sa propre vie. On s’associe à son grand-père disparu, à sa grand-mère, et on devient soi-même grand-père par rapport à ce qu’on propose à nos enfants ou nos futurs enfants.

Encore une fois, les adolescents qui sont là ce soir avec nous, qui nous supportent pour l’instant (après ils vont nous critiquer), sont aussi des grands-pères potentiels. Ils vont devenir plus tard des gens qui raconteront des histoires.

Donc historicité en ce sens que l’histoire devient humaine, qu’elle se répercute sur un jeu et sur des histoires de joueurs, sur une percée gigantesque, sur Codorniou, sur Domenech qui passe à l’aile à la place d’un anglais, ou plus tard le petit De Rougemont et Califano quand il aura ré-intégré la maison toulonnaise. (rires)

L’idée, c’est aussi  l’espace. Et l’espace, j’y tiens beaucoup. Je déambulais vers Béziers, et Dieu sait si Béziers est un club qui, pour nous, a représenté drames, difficultés, défaites, et a règné, j’allais dire « à la toulonnaise » sur le monde du Rugby. L’espace, c’est aussi les stades. Vous ne pouvez pas vous figurer notre fierté, nous, petite enclave juste après les gorges d’Ollioules, lorsqu’on rentre au Stadium. Vous trouvez les toulonnais parfois bruyants, mais les toulonnais sont extrêmement honorés de partager votre quotidien au niveau d’un stade, de partager le Stade Armandy, de partager le Stade de la Méditerranée.

Sans compter les bistrots, puisque tous les anciens piliers, maintenant, ont des bistrots aux allées de Béziers. On y rencontre à peu près toute l’histoire du club. Comme tous les bistrots sont des piliers ou des talonneurs et comme ils ont une vie un peu courte, après, on les change par des trois-quarts.

L’espace, c’est donc aussi les stades. Et les stades ça devient des cathédrales. Le stade de Nîmes, par exemple (qui est souvent perverti pour jouer au football), est très intéressant dans sa construction quadrangulaire. L’idée c’est donc la sacralité comme espace.

Troisième temps de mon intervention, et je terminerai là-dessus : c’est que la santé psychologique est certainement représentée par la passion qu’on peut donner au Rugby.

J’avouerais que je me suis fort ennuyé samedi à France-Angleterre. En dehors des commentaires dithyrambiques des journalistes, j’ai trouvé que ce n’était pas un bon match, malgré une deuxième ligne très passionnante. Bon. Ce qui compte dans la passion, dans le renouvellement de la passion, c’est que le Rugby, c’est un ballon ovale et c’est donc un jeu de rebonds. Et ce qui commande le Rugby, c’est la surprise. On pense, de temps en temps, alors qu’on croit qu’on est exténué, pré-cacochyme, amorti, relancer un amphigourisme de qualité, par le fait qu’on retrouve la passion.

Et vous allez voir que, dès que le printemps va resurgir (et il est possible que des équipes comme Auch, par exemple, soient surprenantes), on va ressortir les oriflammes, les drapeaux, et retrouver notre enfance en retrouvant les trains, les déplacements, et la prochaine fois que je viendrai à Toul
ouse, je serai redevenu le petit toulonnais que j’ai essayé de retrouver dans ce début de soirée.

Je vous remercie. (applaudissements)

Daniel Herrero – Moi aussi j’ai le privilège d’être ici à Toulouse et pour Toulouse j’ai beaucoup d’affection. La terre ovale toulousaine a agité beaucoup de mes nuits, dans un passé récent entre 85 et 91. J’avoue même maintenant qu’elle a contribué à mon évolution et à ma réflexion sur le monde des choses et du jeu, parce que la qualité du jeu produit par les toulousains, la férocité des rencontres qui nous ont opposés ont été pour nous toujours une source de grand bonheur.

Et quant aux gens qui sont autour de cette table, Jean Lacouture, pour moi, c’est un intellectuel qui a osé consacré de son temps au Rugby et de sa réflexion. Son premier bouquin, le Rugby c’est un monde, aussi, m’a imprégné. Le minaud que j’étais et qui avait du goût a essayé de dire des belles choses autour du jeu.

Et il y a aussi Marcel Rufo, qui est mon ami et mon frère, avec qui j’ai eu la chance de faire un bout de route à Toulon, ce qui a quand même complexifié ma tâche quand vous l’avez entendu (rires). Nous ne pouvions pas avoir comme unique préoccupation l’avant ou la passe ou le fond de touche. Nous avions assez vite compris, je crois, que quand tu sais faire une passe en Rugby, tu es quand même aussi con qu’avant.

Le Rugby, c’est d’abord une aventure humaine, une aventure d’hommes, d’enfants, d’adolescents, et la dimension affective est toujours au centre de nos préoccupations et de notre quête de bonheur. Et si aujourd’hui nous avons quelque gloire, quelque satisfaction dans nos souvenirs, quels qu’aient été les réussites ou les échecs, l’aventure humaine a toujours eu une forte intensité parce que nous avons pu la partager avec des citoyens comme lui, des citoyens d’Ovalie.

Je voudrais dire aussi que le respect que je porte à Jean Lacouture est grand, mais que, quand même, dans son tour d’horizon, il a oublié la Provence. Cela m’a fait un peu de peine tout-à-l’heure. Mais il a quand même parlé de William Webb Ellis et nous, en Provence, nous avons pour William Webb Ellis une affection pas possible. Vous savez qu’il était britannique, probablement un peu irlandais de souche. Mais après avoir inventé le jeu, il est venu mourir en Provence. Il est mort à Menton. Comme s’il avait reconnu les siens (rires). C’est quand même un signe !

C’est vrai aussi que dans l’épanouissement de l’activité Rugby dans l’espace Sud, Toulon, a-priori, n’avait pas de raison majeure de s’acoquiner avec ce jeu. Il a fallu l’enclave militaire pour que nous ayons un jour des gens venus d’ailleurs qui nous apportent la balle ovale, que nous la regardions, en ce début de siècle, voyant des mecs qui jouaient à ce jeu.

Au début du siècle, le jeu était rustique. Il était même souvent franchement violent. Les gens de la vieille ville, comme si nous étions saturés d’être dominés par la puissance militaire depuis des siècles, voyant les militaires jouer et s’en filer sur la tronche à l’ancienne, ont demandé si c’était autorisé. Et comme les militaires ont dit que oui, alors on a pensé : il faudrait faire une équipe ! Et puis : est-ce qu’on pourra jouer contre Paris ? Voyez un peu !

Un petit regard sur le Rugby d’aujourd’hui, maintenant. Evidemment, on ressent tous dans notre vécu contemporain comme la sensation qu’il se passe un certain nombre de choses. Pour beaucoup d’entre nous, il y a eu un moment de souffrance. Parce que notre équipe nationale n’était pas performante, parce que les querelles intestines nous ont gonflés, parce que les ambitions de pouvoir ont émergé là où il n’y avait pas la place qu’elles émergent, parce que la médiatisation, j’allais dire du balourd et du médiocre, a pris le dessus sur l’aventure des hommes et du jeu. Tout ça a gonflé les citoyens.

Tout ça était aussi évidemment signe qu’il se passait des choses importantes dans l’histoire du jeu. Vous comprendrez que je ne m’exprime pas en tant que sociologue ou scientifique, mais en tant que citoyen vivant l’aventure rugbystique, comme une espèce de témoin qui a, je l’espère, un regard critique sans être pour autant  fondamentalement et par principe conflictuel.

Moi qui suis un mec ovale, parce que mon pater était ovale, parce que mes frangins sont ovales, parce que dans le milieu dans lequel j’ai grandi l’espace était ovale. Les premiers moments de bonheur de ma propre aventure personnelle étaient des moments liés à l’ovalie.

Mon père jouait dans un petit village du Languedoc. Il a été recruté par La Seyne, dans la périphérie industrielle de Toulon et des chantiers navals, parce qu’un jour il avait fait un bon match. On disait de lui qu’il était « dératé » : qu’il courait longtemps sans avoir de rate et qu’il n’avait pas de point de côté. Il est parti le soir même, lui qui était ouvrier viticole et puis, trois mois après, ma famille, mon frère aîné André, mon frère Francis et moi-même qui avais un an. Nous nous sommes installés en Provence pour jouer au Rugby dans la région.

C’est pour dire que très vite, les premiers souvenirs, c’est ma mère qui me mène au stade voir mon pater jouer, c’est les premières odeurs de camphre autour d’un vieux vestiaire de bois à La Seyne qui porte toute l’odeur et toute l’histoire d’un jeu, c’est, pour moi, enfant de Provence, l’herbe, qui est une denrée rare chez nous, synonyme de richesse, de bonheur. Je vois l’herbe, j’entends le nom d’Herrero scandé par la foule. Tout ça va marquer la mémoire du petit enfant.

C’est pour dire que, très vite, des gens comme vous et moi, nous avons grandi, nous qui sommes dans l’aventure rugbystique, dans une approche assez existentielle de ce jeu. Pour tout un monde jusqu’il y a peu de temps encore, le jeu de Rugby c’était un prétexte à la convivialité, au partage, à l’échange, stimulant les valeurs de base que sont le courage et la solidarité. Un jeu qui a été pensé et conçu pour générer une convivialité, une fraternité, bien que ce mot soit certainement excessif.

Très vite on a fait l’historique dont parlait tout à l’heure Jean et on s’est mis à penser la troisième mi-temps comme fondamentale, parce que la troisième mi-temps, c’est le lieu où les hommes vont parler. Comme il est indispensable de parler, alors on boit un peu les gorgeons et on chante. Cela fait du bien quand on s’est bien mesuré, quand on s’est affrontés, quand on a beaucoup lutté. A propos de lutter, je fais une parenthèse sur Jimmy Cadieux. C’est quelqu’un que j’adore. Pour nous toulonnais, il mérite le plus grand des respects et si le Stade Toulousain a souvent été là, je pense qu’il le lui doit en grande partie (applaudissements).

Donc on a inventé un jeu et, dans ce jeu, il y a prioritairement la troisième mi-temps. Parce que parler ça fait vivre, surtout si on a quelques difficultés à vivre. Pour bien vivre, rencontrez-vous, rentrons-nous dedans et libérez votre énergie. Dans tous les milieux, il faut que le jeu libère véritablement, que vous puissiez parler de ce que vous avez vécu.

Ce qui veut dire que ces deux mi-temps d’affrontement et la mi-temps de convivialité ont traversé toute l’aventure du Rugby. L’aventure du Rugby c’est d’abord se filer sur la tronche pendant deux mi-temps, lutter, se dépasser, se transcender, s’affronter, se mesurer à ses propres souffrances et à ses propres douleurs, assumer sa propre solidarité, sa propre chaleur et puis ensuite boire des gorgeons avec les citoyens, partager encore, après l’avoir fait dans l’affrontement.

C’est l’âme-mère du jeu. Et cette âme, elle n’a pas bougé depuis presque cent ans. Parce que le Rugby était resté un jeu confidentiel, parce que, jusqu’il y a peu, il n’y avait pas de Fédération Internationale, sinon un petit groupe de citoyens britanniques appelés I
nternational Board qui protégeait ce jeu-là, tranquillement, avec interdiction de l’ouvrir, avec des valeurs, des valeurs morales très fortement ancrées dans l’éducation. C’est une manière de vivre et de voir qui nous a tous imprégnés. Nous avons notre mémoire, nous avons notre fierté, tous, d’avoir été rugbymen.  Une manière d’être au monde. Une manière,  d’abord, de réussir sa jeunesse sans qu’il n’y ait aucune confusion avec le monde du travail.

Bien sûr, nous avons des conflits, mais malgré tout, quand, comme moi, nous avons fini une carrière, nous regardons le jeu avec tendresse, avec beaucoup d’affection, tout ce que, pour nous, ça représente en humanité, en fraternité, en convivialité, en partage, en grands hurlements de vie.

Evidemment, dans les stades de France, il y en a qui s’entraînent deux fois par semaine. Il y a encore peu de temps, tout le monde le sait, on pouvait jouer en championnat et même jouer au plus haut niveau mondial en s’entraînant deux fois par semaine, en mangeant de la daube et des spaghetti tranquillement tous les midis, en se filant un peu de « gnôle » dans le « cornet », en gardant sur la vie un regard épicurien et en se jetant aussi volontiers sur les farfounes-folles parce qu’il faut vivre. (rires)

L’aventure du Rugby était presque essentiellement une aventure humaine. C’est vrai que la pression de l’environnement (car c’est chez nous un véritable fait social) est très forte, mais ce n’était pas important. Le jeu de Rugby était d’abord prétexte à bien vivre sa jeunesse. Mais effectivement, nous avons vu dans les dix dernières années un retournement. On voit les paramètres d’une évolution. Il y a encore peu, la créativité était très aisément stimulée. Les hommes épicuriens ne sont pas trop soucieux  de la rigueur. Le cartésianisme qui nous gonfle aujourd’hui n’avait quand même qu’une place relative.

Et puis certains, que j’aime, mais qui se sont trompés lourdement, pendant des années qu’ils étaient mis au ban de l’éducation sportive, ont tellement revendiqué qu’ils ont fini par pénétrer le milieu sportif et aujourd’hui ils nous gonflent l’air par leur langage, par leurs évaluations, par toute une dynamique pseudo-scientifique que nous véhiculons et avec lesquels nous appauvrissons en réalité la dynamique existentielle du jeu. Dans l’histoire, la créativité était au centre.

Le jeu de Rugby invite tout le monde à l’aventure, le grand, le gros, le petit, le rustique, le vif et l’intelligent, le ventru et le fil de fer, tout le monde y a sa place. Mais dans l’espace Sud français, dans la sphère occitane, d’âme latine ou méditerranéenne, la créativité est une évidence. La prise d’initiative était quelque chose de légitime. Alors, le Rugby français s’est très vite manifesté, non pas tellement au niveau de ses avants, là il y a eu quelques déceptions, mais par beaucoup d’aptitude à l’imaginaire, à la prise de risque, au contournement, à l’initiative, donc par un jeu toujours très imprégné, très imbibé de créativité.

A ce moment-là, essentiellement, l’expression c’était le joueur. L’entraîneur n’existait que peu. Le président de la Fédération, on ne le connaissait pas.  L’aventure c’était le jeu, les jeunes, les pratiquants. Les entraîneurs, bon, on les écoutait. Si on n’était pas content, on les mettait au frigo. Comme ils étaient de la maison, ils buvaient des gorgeons avec nous. Ils n’étaient pas cultivés, ce n’était pas bien grave. Ce n’était pas un domaine porteur en matière d’expérimentation.

Et puis le sport a commencé à devenir un enjeu important pour les politiques. On a subi des pressions, mais sans trop. Les politiques, ils ne nous dérangeaient pas beaucoup. Ils faisaient des discours sur le sport mais ils le laissaient à l’abandon. Ce qui faisait notre bonheur. Cela ne nous dérangeait pas d’être abandonnés par les politiques. On était heureux, quoi !

C’est le jour où les gens de notre maison ont voulu tout gérer comme les politiques que ça a commencé à devenir grave. Ils ont eu des ambitions de pouvoir. Ils ont pris le mode de comportement de la pensée politique, à savoir qu’aujourd’hui le pouvoir veut gérer la Fédération Française de Rugby. Ces premiers signes-là, ça nous a troublés.

Le second fait majeur de la pression de l’environnement sur le Rugby a été l’apparition du monde de l’économie. Avant, on ne s’entraînait que deux fois par semaine parce que tous les joueurs avaient un travail, et ils étaient relativement peu sensibles aux problèmes économiques. Il n’y avait pas de grande aventure médiatique. Deux ou trois matches du tournoi, la finale, ça suffisait au bonheur des hommes.

Mais dans le monde contemporain, il y a urgence, il y a la médiatisation accentuée. L’arrivée de la Coupe du Monde, l’internationalisation du jeu, ont fait que de nouveaux appétits se sont déclenchés. Lentement mais sûrement, la maison va véhiculer plus de thunes et à partir du moment où elle en véhicule, il y a des gens qui s’interrogent et qui se demandent pourquoi on n’en prendrait pas un peu plus et pourquoi, quelque part, des gens qui en brassent ne pourraient pas en conserver.

Et aujourd’hui les rugbymen ont l’ambition d’être un peu plus partie prenante dans l’aventure économique, eux qui, de deux fois par semaine à l’entraînement, sont passé à cinq fois ou à six fois, eux qui aujourd’hui, au niveau international, sont à la peine onze mois par an. Il y aurait là une légitimité. Simplement, les troubles sont dans la maison.

Alors, il y a eu la présence du sponsoring et de l’économie dans le monde du Rugby. Au début il n’y a eu qu’un petit logo minuscule sur le panneau. Mais pour ceux qui se rappellent la Coupe du Monde 91, vous savez qu’il y a eu l’affaire Daniel Dubroca, qui avait bousculé un arbitre dans le tunnel. Ce genre de choses, ça prend des proportions assez fortes, puis la structure fédérale s’en occupe et ça se calme. Mais il y avait un sponsor qui se promenait par là et il a dit publiquement, à la télévision : « nous ne pouvons pas continuer à cautionner le Rugby s’il y a des gens comme Dubroca ! » C’était un enfoiré, il ne savait pas que Dubroca est un grand mec, un grand joueur, et il commençait à prendre le pouvoir. Il n’avait aucune légitimité à dire ça. Comme si nous on lui demandait combien il paye les immigrés turcs pour ramasser les tomates, quoi !

Ensuite, dans la Coupe du Monde, on a vu un truc majeur. Vous savez qu’en Rugby la mi-temps dure deux minutes, trois au maximum. Et bien, dans la Coupe du Monde, pour tous les matches, y compris la finale, on a vu les joueurs qui étaient en place sur le terrain et qui attendaient deux ou trois minutes supplémentaires le signal de la télévision pour que les publicités soient terminées. Jamais ça n’aurait été admis dans le monde du Rugby il y a encore peu.

L’aventure du Rugby devient moins existentielle et fait place à un spectacle beaucoup plus économique, avec sans doute une lente transformation du produit psychologique de l’humanité à l’extérieur de la maison. C’est vrai qu’aujourd’hui on voit plus de joueurs normalisés. Les hommes qui faisaient le jeu parlent moins, ils sont plus sous pression.

Par contre, ce sont les entraîneurs  et les dirigeants qui parlent. Mais ceux qui ont l’aventure sur eux parlent beaucoup moins que ce qu’on voyait. Bref, il y a une prise de pouvoir des gestionnaires, parce qu’il y a plus d’intérêts, parce qu’après tout, dans la dynamique de haut niveau, les thunes sont présentes et ça transforme considérablement l’histoire de ce jeu.

Nous sommes aujourd’hui à une vraie charnière, à savoir que le monde entier du Rugby mute. Du français à l’australien et de l’australien à l’anglais, tout est en évolution.

Il reste que, pour nous, au moment du passage de cette ère très existentielle ver
s une ère plus professionnelle pour l’élite, au moment où les enjeux économiques sont beaucoup plus importants, à ce moment-là, on nous a provoqué une grave crise de gestion. Au moment le plus difficile à gérer, où les clubs auraient mérité le plus d’attention, le plus de hauteur, le plus d’intelligence, le plus de fidélités, nous, on s’est payé la plus grande médiocrité de comportement. Et ça a duré deux ou trois ans !

Cela a été évidemment très lourd à digérer et, en conséquence, les joueurs, n’ayant plus de modèle, plus d’emblématique, plus d’entraînant, eux aussi se sont mis à prendre des comportemenst imparfaits, une morale fluctuante, ce qui a amené dans ces deux ou trois années à voir surgir à l’intérieur de nos équipes et surtout de notre équipe nationale, un certain nombre de troubles qui ont quand même en partie contrarié la performance ou la réussite.

Mon avis est que le jeu ira vers ce que certains ont appelé un professionnalisme de loi au niveau de l’élite. C’est du domaine du probable. On ne peut plus rester dans l’hypocrisie indécente dans laquelle nous sommes tombés. C’est vrai qu’il y a beaucoup de souffrance pour tout le monde, qu’en France plus qu’ailleurs, parler d’argent, parler de pressions, parler d’aventure économique, c’est toujours quelque chose de très difficile. Je crois qu’on peut encore être un parfait amateur dans l’âme, on peut être un joueur entraînant, noble de cœur et noble de jeu, simplement en connaissant bien ce qui est aujourd’hui la réalité sociale. Il y a tellement d’évidence sur le joueur, que le joueur aussi aujourd’hui, a droit sans doute à beaucoup plus de respect.

Voilà. Je pense que le jeu, dans sa profondeur historique, n’a pas beaucoup changé. Il a encore sa dimension, il garde sa belle âme, mais sans doute, pour ce qui sera les élites de demain, on ira vers de grands changements de moralité et d’éthique. (applaudissements)

   
Débat

Un auditeur – Vous avez été entraîneur du Club de Toulon, vous avez été joueur à Toulon, vous êtes de Toulon, Cité du Sud et du rugby. Vous êtes maintenant parisien, entraîneur du P.U.C. Deux expériences sans doute bien différentes. Que vous inspirent-elles ?

Daniel Herrero – On dit que cette ville de Toulon s’est mariée avec le rugby depuis 80 ans avec perfection faisant du rugby un fait social considérable dans la cité. Tout toulonnais authentique, a peu ou prou, quelque part, une connexion avec le R.C. Toulon ; c’est un frère, un ami, un cousin, un petit frère à l’école, un voisin … Nous sommes tous liés au Rugby Club Toulonnais. Cela sous-tend une onde de pression dans une cité qui accorde au rugby un rôle primordial. Le jeu de rugby est l’emblème n°1 de la ville de Toulon. Et Toulon n’a jamais su gérer cette réussite rugbystique pour un certain nombre de raisons, encore une fois, à mes yeux liées, à la toute puissance dans la cité de la colonisation militaire. Et Toulon ne s’est également jamais mariée avec l’économie, l’art et la culture. Que de problèmes, que de conflits induits par cette situation mais tous ces gens là sont partis.

Le jeu de rugby est le flambeau de l’expression de notre identité en même temps que de notre potentiel paramonial.

Et, nous voulons montrer que nous existons. A Toulon, la chance a voulu que nous perdions relativement peu souvent du temps de mes responsabilités. Car, à Toulon, dès lors que l’on perd un match, les jours qui suivent, dans les rues, les regards qui parlent et, dans l’équipe, un degré d’agressivité. On est mal dans les vestiaires. On est mal dans sa peau. Et dans la rue, la vie s’en ressent ; les contacts ne sont pas les mêmes ; les rapports sont plus durs ; avec une défaite, d’évidence, il y a un mal être.

Au Paris Université Club (P.U.C.), une heure après le match, victoire ou pas, tout le monde chante et boit des gorgeons. Il y a une différence majeure, fondamentale. Dans la ville de Toulon où j’ai grandi, le jeu prend une place très grande. A Paris, il n’est que moyen d’expression pour boire une mousse, passer un moment de sa vie, chanter à la fin du match. Il donne des relations très étranges avec le courage . Le courage est moins sacralisé ce qui fait que, de temps en temps, ils aient su jouer. A Paris, le courage est authentique car, dans la ville, autour du stade, le joueur est inconnu.

A Toulon, si tu veux me faire peur, on va te parler toulonnais. Si tu veux parler de jeu, on te parlera lourdais. Si tu veux me faire peur, on n’acceptera pas le simulacre. L’équipe qui nous battait au jeu – de temps en temps le Stade Toulousain – (Rires) nous a amené un fort respect à son égard. Mais l’équipe qui aurait voulu nous battre par la violence, n’aurait entraîné qu’une grande révolte, une violence en retour.  Au P.U.C., si une équipe cause avant le match de la violence, les joueurs sont capables de dire : « Ceux-là sont des ânes, ils n’ont qu’à jouer entre eux » !

Donc, à Toulon, tu n’avais pas à simuler l’agressivité, elle était naturelle, culturelle, historique, presque ancestrale, pourrions-nous dire.

A Paris, l’agressivité est un des comportements normal de l’humain mais il n’est pas sacralisé. Un homme agressif est un homme de qualité mais sans trop.

On est plus sensible à l’humour, à l’intelligence. Certes, ils sont capables de se dépasser mais, quand le bouledogue sort du trou, ils sortent alors le drapeau blanc. De temps en temps, ils peuvent, bien entendu, surprendre et par là-même me bouleverser.

Je vivais à Toulon dans un univers vraiment dynamisant. Mais, j’avais la conviction que même, si tu cours très vite ou que tu fasses du sur place, tu arrives à faire un trou dans la terre, tu t’enterres.

Le critère de mobilité peut être une manière d’être au monde (sans que cela soit prétentieux et prêterait à mauvaise interprétation). Et si tu te retires dans un temple, loin des gens qui te regardent, tu te figes. Tu n’évolues plus. Il n’y a plus de dynamique intellectuelle et morale. Il n’ y a que la difficulté à se bouger. Alors à partir, quelque part, mieux vaut partir dans un endroit très différent. Et sur ce point, je suis très sérieux. J’avoue dans la semaine avoir moins de pression (mis à part la Kanterbräu) (rires). Ma manière d’être au monde a trouvé sur Paris une nouvelle dynamique moins liée à la performance. A Paris, beaucoup de joueurs sont universitaires et jouent en universitaires. A Toulon, nous en avions très peu à l’exception d’un, et pas le moindre, Jérôme Gallion. A Paris, ils sont presque tous universitaires, à l’exception d’un seul qui n’est même pas bachelier, mais c’est le meilleur (rires). Cela reste toujours au coeur de mes interrogations.

Un auditeur – Une première question à Daniel et une deuxième à tous les membres de la tribune.

Que penser du recrutement par le Football Club Auscitain d’un entraîneur, ancien international de lutte, pour initier les joueurs à ce sport ?

Quelles sont vos opinions sur le tandem de reporters Pierre Albaladejo et Pierre Salviac ?

Jean Lacouture
– Pierre Salviac et Pierre Albaladejo, ce sont deux générations différentes.

Salviac est un travailleur, un homme très consciencieux et il se trouve à côté de Pierre Albaladejo sans passer parfois pour un « balourd ». Pierre Albaladejo est un merveilleux technicien, pour moi incomparable et c’est pour cette raison que je ne vais plus beaucoup ou presque au stade. J’avoue préférer voir un match à la télé où Pierre m’explique ce que je n’ai pas bien compris ou bien saisi. Pour moi, le rugby sans la voix,  dans l’oreille, de Pierre Albaladejo, perd de sa clarté ; parce que je suis un peu aveugle, un peu borgne. Pierre Salviac, je pense, ne détonne pas. Il apporte ses commentaires, des préc
isions et des indications à côté d’un grand artiste du métier.

Une auditrice – J’aimerai obtenir des précisions sur le rugby. Je tiens à vous dire que je n’aime pas ce sport, que je suis féministe et que je suis donc venu ce soir par pure curiosité pour essayer de savoir ce que l’on pouvait raconter sur ce sport. Ma position de rejet est peut être liée aussi à ma condition ; voir des corps jouir de mobilité, de souplesse, de rapidité, de force pour quelqu’un d’handicapée, c’est insupportable. Le rugby exclue les femmes. Il n’y a, sur le terrain, que la vision des hommes que certains même qualifient d’homosexuelle.

Marcel Rufo – Les études les plus récentes ont montré et prouvé qu’un petit garçon à 22 mois et une petite fille à 18 mois peuvent s’intéresser au rugby.

Les petites filles nous persécutent et jouent à être maman, infirmière, institutrice et nous, on joue à être mari, papa…

Très précocement les filles dans les petites sections de maternelles font semblant d’avoir des enfants alors que, pour nos graines potentielles dont nous sommes si fiers, on met beaucoup de temps à comprendre que l’on a des graines…

Le jeu de la maman est extrêmement précoce chez la fille ce qui explique en partie le développement psycho-moteur supérieur des filles en tout cas au niveau du langage et du graphisme.

Mais, pour le rugby, je crois que leur extraordinaire qualité est de nous supporter comme rugbymen vrais ou imaginaires. Et je voudrai porter témoignage de reconnaissance en tout premier lieu à toutes ces épouses, ces fiancées, ces accompagnatrices qui supportent ces enfants permanents que sont les rugbymen et les accompagnateurs. Et, souvent, à la fin des matches, les filles nous regardent avec des formes de compassion, des expressions de douceur en se disant : « Ce sont des enfants auxquels il faut laisser du temps ». Mais elles savent également accepter nos souffrances, accepter notre passion pour le jeu et parfois même l’apprécier avec beaucoup de pudeur. Enfin, je voudrais dire que la chose la plus belle du monde est l’existence des femmes et des hommes et qu’il convient de se méfier beaucoup quand des femmes veulent devenir des hommes et des hommes devenir des femmes. Je m’excuse d’être aussi rigoureux sur l’identité sexuelle mais je crois qu’il n’y a rien de mieux, sur cette terre, que deux sexes qui sont radicalement différents par rapport au rugby, mais qui, néanmoins, peuvent ensemble apprécier ce jeu. Je pense que cette situation est tout à fait normale. Et j’avais été frappé par une décision des Agenais – dont il faut dire quelques mots ce soir (rires) – qui avaient interdit leur Club House aux femmes. Alors pour tous ces jeunes agenais que devenaient leurs pulsions sexuelles ? Qu’est ce qu’un Club House sans femmes, sans chaleur, sans le vieux truc de la petite infirmière qui te soigne ! Et d’ailleurs à quoi cela sert-il de te faire piétiner par un deuxième ligne si tu n’es pas pansé ensuite par la fille que tu as choisie. (rires)

Vous vous rendez compte : il m’a piétiné le gros agenais, mais toi, tu me soignes, tu me panses, tu me bandes, tu embrasses ma plaie. C’est alors la 4ème mi-temps du rugby et c’est la fête (rires).

Pour le reste, pour un partage de cette pratique sportive, de ce jour, c’est une discussion que j’ai eu très souvent avec Daniel. Qui doit jouer au rugby ? Le grand Club du rugby féminin de l’aire toulonnais est Carqueiranne. Il y a eu une équipe féminine d’une violence décisive dans le jeu. Cependant, je ne vois pas pourquoi les filles ne joueraient pas au rugby. Pour approcher les identités féminines et masculines, je m’appuierai sur ma pratique professionnelle. On m’amène en consultation des petits garçons de quatre ans pour le seul fait qu’ils jouent à des jeux de fille. Cette situation inquiète les parents, à tort. Si, on m’amène, de surcroît replacé dans Toulon, une petite fille qui voudrait être Lucien Mias ou qui me dit « Quand, je serai grande, je serai Mommejat » (Rires) Là de réelles questions seraient à poser sur l’identité. Et lorsque vous aurez une petite fille comme celle-là, n’hésitez pas, conduisez la en consultation. Pas pour qu’elle ne soit jamais ni Mommejat, ni Mias car nous l’aiderons à le devenir (rires).

Un auditeur – Que pensez-vous Monsieur Jean Lacouture de l’argent dans le rugby ?

Jean Lacouture
– Vous posez la question au plus naïf d’entre nous parce que je suis depuis assez longtemps éloigné de la cuisine du rugby et lorsque j’ai eu  à m’en rapprocher, de temps en temps, j’avoue avoir eu des sueurs froides dans le dos. Je me souviens d’un déjeuner à Béziers auquel participait le grand dirigeant sud-africain Danie Craven et nous étions les hôtes du Président de l’A.S. Bitteroise. J’étais assis à côté d’un bel homme de grande stature que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu jouer et dont je ne connais toujours pas le nom. Et j’ai été amené à lui demander « Monsieur, que faites-vous dans le club ? Et il m’a répondu avec l’accent du midi « Moi, Monsieur, je m’occupe des enveloppes ». J’ai trouvé cette formule un peu dure. Par la suite, j’ai été amené à poser beaucoup plus de questions à ce propos ; car auparavant, cette dimension ne m’intéressait pas

Ainsi, je me suis trouvé devant un problème de journaliste puisqu’à cette époque, j’écrivais souvent sur le rugby dans le journal « Le Monde ». Le problème qui me tenaillait était de dire : la vérité – Est-ce que toute vérité est-elle bonne à dire comme le proclame l’affiche d’une revue avec légèreté ? Toute vérité pour moi n’est pas bonne à dire. Il y a 20 ans, aller écrire ce que j’avais pu apprendre sans faire une enquête très approfondie sur le jeu de rugby dans le journal « Le Monde » aurait été condamné et condamnable car le tournoi des Cinq Nations aurait été menacé. En effet, la parution dans  Le Monde des éléments que j’avais sur tel et tel joueur qui ont des amis dans tel ou tel club aurait été totalement irresponsable. Compte-tenu de nos rapports, à ce moment là, avec les fédérations britanniques et surtout la fédération anglaise ; les pratiques du rugby français auraient été dénoncées et le Tournoi des 5 Nations aurait vécu. Les français auraient été vilipendés. En dehors de leur brutalité (qui comme chacun sait, pour un anglais appartient aux seuls français), ils seraient en plus des crapules, des vendus. Créer une telle crise aurait été absurde. C’était  priver tout le monde de ce magnifique spectacle et d’une communion autour de ce jeu. Casser le Tournoi des 5 Nations, sous prétexte de dire « la vérité » aurait été un fâcheux service rendu. Je ne l’ai pas fait.

Ce que j’avais appris à l’époque apparaît aujourd’hui de l’eau de rose. Maintenant, il est vrai sous la pression d’autres sports : le rugby a changé.

 

Source
http://www.grep-mp.org/conferences/Parcours-7-8/RUGBY.htm